Introduction

À partir de 2015, pour des raisons souvent différentes selon les pratiques et les préoccupations de chacun, nous avons entrepris de développer une démarche et un dispositif conjoints que nous avons respectivement appelés Walking the Data et Plotmap. Walking the Data désigne une recherche ouverte d’investigation du territoire qui s’efforce de mettre en œuvre des relations entre propositions artistiques, engagements citoyens, savoirs patrimoniaux, rencontres et échanges. C’est une démarche qui doit beaucoup aux diverses formes de pratiques de la marche et qui affirme une forte inscription dans ce qu’il est convenu d’appeler des territoires. Le Plotmap est un dispositif d’édition numérique en ligne, dans un espace cartographique, de divers médias : textes, images, vidéos, sons. L’articulation entre ces deux éléments, une démarche d’inscription des pratiques artistiques dans le territoire et un dispositif d’édition cartographique en ligne, est au coeur de ce projet, c’est ce qui le constitue comme un projet de recherche.

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Nous considérons qu’il y a recherche ici parce qu’il ne s’agit pas seulement de faire se rencontrer des intentions artistiques, des aventures poétiques ou des expériences pédagogiques avec des espaces géographiques, mais qu’il s’agit bien de questionner, tester, élaborer collectivement un dispositif commun susceptible d’être développé, enrichi, transformé, déplacé dans le temps, de sorte à faire retour sur ces gestes plastiques. Walking the Data / Plotmap constitue à la fois un espace partagé et transmissible, une constitution de procédures technologiques, d’hypothèses théoriques, d’expérimentations pratiques, et une forme appropriable par chacun selon ses désirs et ses intérêts propres.

En tant que dispositif, il s’inscrit dans un champ social complexe, celui de l’entrecroisement des espaces réels et virtuels, physiques et technologiques, géographiques et médiatiques. Il part du fait, devenu communément et banalement partagé, que nos appareils mobiles et géolocalisés transforment les plus simples activités (donner un coup de téléphone, prendre une photo, enregistrer un son) en une expérience discrètement mutante qui a lieu à la fois dans la carte et dans le territoire. Il engage donc l’expérience dans sa double réalité d’événement situé dans l’espace et le temps et de variation dans la courbe calculable des données. Il a pour ambition d’explorer activement les potentialités artistiques et critiques de ces formes mixtes, ambiguës, traversées d’enjeux à la fois techniques, épistémologiques et politiques.

L’une des idées qui nous guident dans cette recherche est liée au fait que l’expérience que nous faisons de l’espace est aujourd’hui profondément marquée par la présence des systèmes cartographiques. C’est vrai de façon très commune dans la vie de tous les jours, quand nous utilisons des logiciels comme Google Maps ou Google Earth, ou comme les différentes applications qui permettent de définir un itinéraire quand on se déplace, de chercher un lieu qui nous intéresse, restaurant, magasin, hôtel, etc. C’est vrai à une échelle plus grande quand on envisage le nombre des systèmes qui utilisent la géolocalisation ou le traitement spatial des données. C’est vrai quand on pense à l’importance et à l’extension des systèmes de contrôle et de surveillance qui nous suivent et nous identifient. C’est encore plus vrai si on pense aux applications militaires de ces technologies et, par exemple, au rôle des drones dans les contextes de tension, d’affrontement, d’imposition d’une domination ou de résistance à cette domination.

D’une façon très générale, on peut dire que la place des cartes et des dispositifs cartographiques dans notre relation à l’espace s’est très profondément transformée. Elle s’est élargie, diversifiée, multipliée. Elle est devenue omniprésente. Il y a encore une trentaine d’années, les cartes étaient plutôt réservées à des usages spécialisés, celui des géographes, des aménageurs, des urbanistes, celui des navigateurs ou des transporteurs, évidemment celui des militaires. Elles étaient aussi utilisées dans le cadre de nos loisirs, dans des situations de voyage, de découverte, de randonnée. Aujourd’hui, les dispositifs cartographiques pénètrent la presque totalité de nos existences, les smartphones que nous avons dans la poche sont géolocalisés et nos voitures sont souvent équipées du GPS. Surtout, ces dispositifs recueillent les informations que nous leur fournissons, ils dessinent avec nos données, que nous le voulions ou non, de nouvelles configurations territoriales dans lesquelles nous nous trouvons, en retour, pris, situés, orientés.

Avec ces dispositifs cartographiques, c’est l’espace lui-même qui se transforme, l’espace et les usages que nous en avons, nos façons d’y agir, de l’investir de nos récits, d’y projeter nos identités. Il y a là une question évidemment essentielle du point de vue des pratiques artistiques, qui travaillent à la fois sur l’espace, sur le temps et sur les récits, qui ne cessent d’articuler le visible et l’invisible. C’est la question de ce qu’on voit et de ce qu’on ne voit pas, de ce qui est manifesté et de ce qui reste dans l’ombre, et de la façon dont cela transforme la signification et la réalité de la perception. C’est ce que nous essayons d’approcher, à l’échelle modeste qui est la nôtre, par la voie de l’expérimentation, avec le Plotmap et l’ensemble des situations que nous imaginons dans le cadre de Walking the Data.

Jean Cristofol